Cet exposé-essai est la première partie d’une adaptation de la conférence que j’ai prononcée le 22 mars 1994, dans le cadre des conférences-CEULA à l’Université Laval. Elle est empreinte de débordements propres à l’étudiant en recherche et en révolte, mais elle a le mérite d’illustrer, même maladroitement, ce que je pressentais à l’époque, sans connaître le slam, de l’importance de l’impact et de celle qu’il y a à faire la distinction entre le poème, le poète et la poésie

Les sociétés contemporaines ont marqué les activités, les échanges et les rapports entre les hommes, du sceau de la sacro-sainte économie. L’espace du lucratif augmente sans cesse ainsi que ses impératifs avec son lot de misères pour les exclus et la santé de la planète. Il reste bien peu de choses qui n’aient connus ou subis une modification insidieuse qui le contraint dorénavant à chercher le fric ; l’art n’y a pas échappé.

Il est vrai que les artistes, ayant besoin de soutien, ont toujours côtoyé le pouvoir et la pensée commune. Plus un artiste est populaire, plus son œuvre se vend ; plus elle se vend, plus on dira que l’artiste est bon. L’idée commune veut aussi que l’artiste soit en quelque sorte un original – un énergumène que l’on traite comme tel lorsqu’il échoue effectivement à s’attirer la bonne fortune – un être sensible, blessé, bref un être à part qui évolue selon ses balises à lui. Qu’il puisse, au moyen de son art prospecter la connaissance et proposer des solutions d’ordre politique, voilà qui frise le ridicule. Quand on invite l’artiste à des talk-show, c’est uniquement pour en savoir plus sur lui – cela ne déborde guère la sphère du spectacle de toute façon. À l’occasion, il offre une courte performance, et tout le monde est content.

Dans l’optique incidentale, les arts, notamment ceux du langage (qui diffèrent des autres puisqu’ils jouent sur un matériel déjà codifié, utilisé par tous, et dont l’impératif de production de sens demeure incontournable) occupent une place centrale. L’art, qui engage la sensibilité de l’être et dont le produit n’a de sens que pour les êtres humains (un écureuil n’est apparemment pas sensible aux charmes des natures mortes, sauf si elles sont comestibles…) est une clef fondamentale pour comprendre non seulement notre rapport, mais notre place et notre raison d’être en ce monde. Que l’art soit souvent confiné aux divertissements (où il rivalise aux côtés des sports, du tourisme, etc.), alors qu’il l’angle le plus complet pour appréhender la totalité de la réalité, me semble assez symptomatique du cul-de-sac où notre société de consommation nous entraîne.

    Les mots des vrais poèmes vous donnent plus que des poèmes. Ils vous donnent de quoi former vous-mêmes des poèmes, des religions, une politique, la guerre, la paix, votre conduite, l’histoire, des essais, votre vie quotidienne et tout le reste.

    Walt Whitman, Chant de Celui qui Répond, Strophe II

La pensée incidentale propose de saisir la réalité par sa conséquence sensible. Une vision qui repose sur une compréhension de la réalité globale plutôt que sur les exigences d’un système social. L’homme, par son intelligence, sa sensibilité et son corps n’est plus une entité en lutte pour la survie : il est le carrefour ontologique d’un projet terrestre qu’il doit mener à terme. Déchu de son trône de gloire en haut de la chaîne alimentaire, il n’est ni plus ni moins qu’un organisme en transition, une cellule dans le grand corps du vivant, avec une fonction et un rôle à jouer. Solidaire, il s’efface pour mieux pénétrer le mystère du monde. De maître du monde, il devient humble créateur de réalité.

Issue d’une réflexion sur le langage et l’art en général, l’Incidental s’élève contre la récupération du fonds humain par le pouvoir. Elle remet à l’homme la libre gestion de ses actes, envers lui-même et les autres, en refusant le seul jugement intellectuel : si la sensibilité n’est pas le fer de lance de notre outil de compréhension des choses, nous sommes perdus.

Car il y a péril en la demeure : outre quelques demeurés qui louchent sur leur nombril, la plupart des gens reconnaissent l’urgence d’agir pour changer la situation globale à l’échelle des quartiers, des villages, mais aussi à l’échelle mondiale, notamment sur le plan environnemental. Mais pour y arriver, il faudra plus que des politiques (qui sont lentes), il faudra que les hommes changent au quotidien, ce qui signifie qu’ils devront changer leur point de vue à l’égard de leur consommation, de leurs activités et, forcément, des idées qu’ils entretiennent sur eux-mêmes et leurs semblables. En ce sens, l’art est plus utile que n’importe quelle philosophie, que n’importe quel parti politique, car il ouvre la porte de tous les possibles, engage au maximum la sensibilité dans l’œuvre et enseigne à celui qui le pratique que la vie va bien au-delà de ce qu’un système social attend de lui. L’engagement de l’artiste est complet, il mobilise tout son être et il est a-dogmatique, personnel, original. L’art ne s’impose pas, il agit. Quand une société hisse au pinacle de la gloire des artistes, c’est signe qu’elle n’a rien compris à l’art. Il n’y a pas de bons ou de mauvais artistes, de grands ou de petits : tout le monde est artiste s’il avance artistiquement dans la vie, c.-à-d. qu’il se laisse guider par sa sensibilité, qu’il prospecte du nouveau et qu’il cherche au-delà des apparences. Si nous écoutions mieux notre sensibilité, l’art de masse nous laisserait de glace, les idoles, de marbre. Notre intérêt serait tourné vers la prochaine découverte, non vers la répétition du même. Les discours communs nous ennuieraient, les publicités se révéleraient inefficaces, on ne pourrait nous enrôler dans aucune religion ni aucune armée.

La pensée incidentale s’élève donc contre l’art de divertissement – qui n’est autre qu’un passe-temps raffiné (et encore). Il ne s’agit pas de railler les artistes qui travaillent auprès des défavorisés du monde. Changer les idées d’enfants ayant vécu la guerre en utilisant l’art de divertissement, c’est le détourner. Utiliser l’art pour guérir est aussi permis. En fait, il s’agit de renverser la vapeur : l’art est une idéologie qui n’en sert aucune. Le divertissement, le mot le dit déjà, c’est divertir, changer le tracé initial, faire oublier, aider à s’évader. Un artiste devrait vouloir tout le contraire : incruster, renforcer, maximiser dirais-je, la sensation d’exister.

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