Cet exposé-essai est la deuxième partie d’ une adaptation de la conférence que j’ai prononcée le 22 mars 1994, dans le cadre des conférences-CEULA à l’Université Laval. Elle est empreinte de débordements propres à l’étudiant en recherche et en révolte, mais elle a le mérite d’illustrer, même maladroitement, ce que je pressentais à l’époque, sans connaître le slam, de l’importance de l’impact et de celle qu’il y a à faire la distinction entre le poème,  le poète et la poésie (cliquez sur “conférence” pour les les autres extraits).

Je vous salue, vous qui lisez ces lignes où la parole est suscitée plutôt que prise.  Distinction qui s’impose, puisque la parole reste pour moi, sinon autonome, du moins spécifique – et je ne suis pas certain que l’idée de la maîtriser nous amène, un jour, à la découverte de perspectives inédites.  On ne maîtrise que ce que l’on domine, ou, si vous préférez, que ce que l’on connaît.  Or, s’il existe un apport essentiel de la poésie, c’est justement cette propension à « prospecter l’inconnu », le non-dit, le non-fait, sans jamais le conquérir.  C’est aussi, et surtout, cette facilité qu’elle a d’édifier de l’être à son objet un rapport toujours neuf ; en quoi elle demeure une discipline de l’esprit, et du corps, plutôt qu’un passe-temps rêveusement qualifié d’artistique et de littéraire.

Je salue votre présence, lecteur ou lectrice, en vous remerciant plus particulièrement de favoriser l’occurrence d’une tentative, car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une tentative de s’ouvrir, « de  s’espacer », dirait Kenneth White, à l’intérieur (et à l’extérieur) du lieu restreint où surnage, aujourd’hui, la poésie. Du lieu, aussi, qui est le mien : celui de la pratique de la poésie et du poème.

Parce que la poésie, la mise en garde n’a rien de nouveau, est singulièrement menacée. De l’extérieur, d’abord, on comprend pourquoi : régnant apparemment sur l’émotivité et sur la subjectivité, deux motivations qui sont à la source des hégémonies, la poésie semble fraterniser, dans l’ordre rationaliste, avec les tares de l’espèce humaine.  Permettre son activité, n’est-ce pas, en contrepartie, une manière de promouvoir le désordre, le chaos et la destruction?  Que dire de ces poètes, qui communard, qui anarchiste, qui malfrat, et qui vagabond ; que dire de leurs poèmes, qui sentent la poudre dansant au-dessus des barricades, le plomb fondu dévalant la gorge et qui promettent un ordre nouveau, comme le phénix, renaissant des cendres de la société bourgeoise ?  Un nouvel ordre poétique ?  Qui en voudrait, si ça devait conduire aux bûchers les honnêtes gens, ceux qui gagnent le pain à la sueur de leur front, ceux qui baïonnettes ont, dirait Prévert, ceux qui calculent leurs efforts comme le sportif son temps d’entraînement?  Qui voudrait de ce dés/ordre qui balayerait les fausses démocraties, qui réduirait à rien les abstractions dont raffolent les médias et le gouvernement, qui rejetterait dans le nul, et le non-avenu, toutes ces constructions mentales contre lesquelles le fait même d’exister n’est qu’un présupposé théorique parmi d’autres ? Qui en voudrait ? je laisse à votre imagination, le soin d’y répondre.

Mais la poésie est aussi menacée de l’intérieur, cela dit, sans aucune paranoïa, et sans que l’on croit, non plus, que je suis l’élu chargé de la défendre.

Lorsque ceux qui la pratiquent, qui la lisent ou qui l’enseignent refusent à l’activité poétique une incidence à l’extérieur de la littérature ; lorsqu’on met des gants pour reconnaître la présence de la poésie dans le poème ; lorsque ceux-là voient dans le poème une anti-communication, un mode particulier de la subjectivité, un travail purement langagier, esthétisé, à quoi l’on concède à peine la vertu de « renouveler la langue » ; lorsque l’on prend le poète pour un artiste travaillant sur un matériau d’expression ; lorsqu’on lui attribue la négation de l’arbitraire du signe, et qu’on l’imagine, nommant les arbres, voltigeant de branche en branche ; lorsque parlant de poésie, on parle de poème ; parlant de poème, on parle de texte littéraire ; parlant de littérature, on parle d’art ; et parlant d’artiste, on parle de poète, rien d’étonnant à ce que, dans cet imbroglio, soit refusé à l’activité poétique le titre de « voie royale de la connaissance ».

Le résultat de cette confusion et de cette nonchalance intellectuelles est la claustration de la poésie, le retrait pur et simple du rôle qu’elle doit pourtant jouer à la table des enjeux de l’heure. L’incidence de la poésie, comme voie de connaissance, la poésie comme ouverture pan-existentielle, qui ne trouve pratiquement aucun appui chez ceux qui font, lisent, enseignent ou analysent les poèmes, reste à peu de chose près, totalement nulle.

Kenneth White, avec le ton qui lui est propre, résume, mieux que moi, cet état de chose :

    Si Platon, qui était encore conscient du pouvoir originel de la poésie et se rendait compte du danger que représentait pour la structure de la république le libre jeu de son énergie, adoptait la solution franche de tout simplement bannir les poètes de la cité, les sociétés modernes ont inventé des méthodes beaucoup plus subtiles et tout compte fait plus efficaces.  Elles ont inventé des théories psychologiques, essentiellement de deuxième ordre même quand elle sont brillantes, qui leur permettent d’intégrer le poète à la société au titre de « cas spécial », et la poésie à l’idéologie de cette société.  La façon dont, à quelques exceptions près, la poésie est « enseignée » dans les écoles, la façon dont elle est ensevelie dans les universités, la manière enfin dont elle est caricaturée partout attestent suffisamment le succès de cette annihilation bienveillante.  Si vous ajoutez à l’escamotage quasi systématique de la poésie le fait que vivre poétiquement, ce qui ne veut pas dire en « artiste bohème », est dans l’état actuel des choses extrêmement difficile, et que peu sont tentés par de telles difficultés, personne ne s’étonnera de constater que la poésie n’est pas un élément moteur de notre monde et qu’elle est socialement, culturellement inopérante.

    Et pourtant élément moteur et force essentielle, voilà bien ce qu’est la poésie.

La figure du dehors, Grasset, p. 46-47.

Élément moteur, « cause d’action, motif déterminant » et force essentielle, « énergie, vigueur nécessaire, indispensable, capitale ».  Donc : « Motif déterminant l’énergie fondamentale », telle est la poésie.  Un état de la relation, un état en recherche. L’état, c’est ce qui relève de l’être : un état d’être à un moment donné.  Une modalité structurellement invariable, modalement variable.  Un état en circonstances.  Un carrefour ontologique et relationnel, une présence en fonction de, un «corps électrique», «un orage de l’être».  Un état mouvant, une dynamique, une kinésie, ou mieux : une kinesthésie, une perception consciente, délibérée, de la position et du mouvement, qui est toujours protokinesthésie : « perception du mouvement accomplie pour la première fois ».  Possible par et dans les mots, dans la mesure où les mots ne sont pas appréhendés comme un matériau d’expression. À la condition, que ces mots n’entretiennent aucun rapport avec l’abstrait de la langue, mais plutôt avec son expérience concrète, qui est conséquence d’une rencontre, en soi, de l’Ego et de l’Alter, et que cette rencontre, forcément inédite, traverse l’inconnu qu’elle a instauré, et non interrogé.

L’image spécifiant le mieux l’état de la poésie est celle de la comète : son noyau, ou sa tête, est en quelque sorte l’être poétique en recherche, alors que les poussières de sa chevelure, sont actions, poèmes, attitudes, ou autres. L’être poétique est élan vers la chose, élan qui le rend passible de coalescence.  Il ne cherche pas à soumettre, il ne cherche pas le pouvoir, mais la sensation, l’érotisme de l’esprit, avec l’espoir d’intensifier son rapport au monde, de le traverser, d’en explorer les zones obscures.  Pourquoi ?  pour connaître, connaître librement, le soi et l’autre, sans les écraser sous sa botte, sans les compartimenter, les réduire, les relativiser, les enchaîner, les utiliser, les détruire ; connaître sans intention et sans visée, connaître maintenant les virtualités de l’homme qui reste à venir, les éprouver dans sa chair-esprit, comme preuve d’humanité, simplement pour témoigner de sa présence et de celle du monde. Voilà qui cadre bien avec l’urgence environnementale de notre époque.

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