Slameurs et poètes

    D’après l’article publié dans la revue EXIT, no 47, juin 2007
    Par Ivy © 19 novembre 2006

Le mouvement naissant du SLAM au Québec, que j’ai lancé en fondant le groupe SLAMONTRÉAL , oblige déjà quelques mises au point, non seulement sur le SLAM, mais sur la poésie en général et ses vecteurs « traditionnels » : le poème et le poète. Car le malaise grandit chez les poètes, et avec raison : trois soirées de SLAM (deux dites classiques et une plus spécialisée ) ont déjà eu lieu depuis octobre et l’affluence, en période ingrate de semaine (lundi et mardi), est pour ainsi dire exceptionnelle. Du grand public et même de la presse monte un soupir de soulagement : le dynamisme des slameurs, le temps très court d’exécution (3 minutes maximum) et la participation active du public font « qu’on coupe radicalement avec l’idée des soirées de poésie où les poètes [ne sont] pas toujours les meilleurs interprètes de leurs œuvres. [Les slameurs] sont des gens qui ont le sens de la scène et le sens du rythme », cequi favorise la libre circulation de la poésie. L’émergence des slameurs questionne la fabrication du poétique en art – la rime, la récurrence, l’image – et le rôle que joue la poésie dans notre société. Au reste, la popularité du SLAM partout ailleurs et l’engouement qu’il suscite ici obligent à nuancer le discours qui veut que la poésie soit l’apanage de la littérature et la chasse gardée du poète. Si le poème appartient à la littérature et le slam au spectacle (à la littérature orale), la poésie, elle, pour reprendre une formule usée, appartient à tous.

Le poème est un événement qui s’inscrit dans une tradition littéraire qui l’accueille et le caractérise. En Occident, c’est un phénomène essentiellement écrit. Fruit du travail d’un spécialiste du genre qu’on appelle le poète, il met en jeu une sensibilité singulière. De la parole galvaudée et commune, celle du poète sort du lot et se personnalise. On peut donc dire sans trop se tromper que la spécificité du poème (et du poète) est de singulariser la parole, tout en proposant une réflexion sur le matériau lui-même, à savoir la langue. Jusqu’à tout récemment, le poète et son objet, le poème, avaient l’exclusive juridiction (si l’on peut dire) en cette matière. Bien plus : leur empire s’étendait à la poésie. Or l’avènement des slameurs concrétise une intuition que j’avais et que j’ai exprimée il y a dix ans , à savoir que la poésie n’est pas et n’a pas à être confinée au phénomène littéraire. C’est un état, propre à l’humain, qui se caractérise par une liberté totale de faire sens (entre autres, j’y reviens plus loin). Pas besoin d’être praticien du poème pour ça. Le slameur en fait la magistrale démonstration. En effet, en ayant recours à des procédés poétiques connus – l’image, le double sens, le jeu sur les mots – voire éculées – la rime -, le slameur, dans l’intention de créer un impact, dans l’ordre et la logique du spectacle, utilise tous les moyens du texte poétique pour arriver à ses fins. Il induit des glissements de sens, se joue du langage, provoque : il donne un show. Sa parole n’a pas de sens en solitaire. Lus, ses slams souffrent cruellement du silence. Et pourtant, il est un vecteur immense (dans le sens d’immense provocateur) de poésie, car étant tourné vers les autres (tel est en effet le propre du spectaculaire, de ce qui veut séduire), il accueille l’altérité, la différence et même la médiocrité. Quand on entend un slameur, on ne se demande pas si c’est un bon poète : on est sensible à l’effet qu’il cherche à créer sur nous. Le moindre clin d’œil, même maladroit, nous fait sourire. En revanche, lorsque le slameur accomplit quelque exploit langagier ou performatif, le grand public, peu sensible au mystère poétique d’ordinaire, ici applaudit et en redemande. Tel est le propre de la foule. Toutefois, et c’est en ce sens que la poésie y gagne puisque c’est à partir d’un texte poétique, un slam, et souvent même à partir d’un «vrai» poème que cela se réalise. Les slameurs ne sont pas des conteurs ni des stand-up comics : à bien des égards ce sont des poètes aussi, mais les enjeux du slameur, tant formels qu’existentiels, sont différents. Ce dernier produit un texte destiné sine qua non à être entendu. Son acte d’actualisation poétique est collectif, car indissociable du spectacle. Celui du poète est un acte essentiellement personnel : il fait entendre une voix singulière par l’utilisation originale et neuve du langage. C’est un spécialiste de cette forme d’écriture qu’on a nommé (outrancièrement) poésie. Un poète est un spécialiste du poème, acte d‘écriture autant que singulier ; un slameur est un spécialiste d’une forme d’oralité qu’on nomme de manière un peu ampoulée « un texte de création parlé », acte « d’écriture » orale, collectif. En d’autres mots : d’un slam. Lorsqu’un poète récite, l’auditoire doit faire l’effort d’entrer dans son monde. En slam, c’est tout juste le contraire : c’est au slameur de faire l’effort d’entrer dans le monde tout court.

Du reste, au cours d’une soirée de SLAM POÉSIE, poètes, slameurs, performeurs s’affrontent dans une joyeuse convivialité. Jugés par un jury composé de cinq membres choisis au hasard parmi le public qui votent selon l’effet que produit sur eux la performance en attribuant une note de 0.0 à 10, comme cela se pratique aux jeux olympiques, ils sont toujours chaleureusement accueillis. Beaucoup de poètes reconnus pourront en témoigner : José Aquelin, Danny Plourde, Yolande Villemaire, Renée Gagnon, pour ne citer que ceux-là. Mais d’authentiques slameurs aussi commencent à émerger, et c’est justement pour éviter la scission entre les poètes et les slameurs, fatalité qui a frappé la France, le Canada anglais et les États-Unis – à l’encontre même des vœux du fondateur Mark Smith – que je tente ici de préciser le phénomène et d’en illustrer les enjeux. Mais pour cela, il faut admettre quelques a priori de départ :

    1. Que la poésie est un état partagé par tous. C’est la liberté totale de faire sens. C’est un état d’être qui appréhende la réalité dans son ensemble, ici et maintenant. Propre à l’humain, l’acte poétique distille étonnement et surprise en révélant un pan de réel resté caché.
    2. Que le poème est un genre littéraire. Le spécialiste du genre est un poète. Un poème est un acte de singularisation de la parole. Acte poétique solitaire, personnel.
    3. Qu’une soirée de SLAM poésie est une compétition à l’amiable où poètes, slameurs ou autres types de performeurs s’affrontent et sont jugés par le public. Des textes poétiques (slams, poèmes ou autres) sont alors lus ou récités de mémoire. On parle alors du vrai slam, un slam de poésie.
    4. Qu’il existe le slam comme genre, qui appartient à la littérature orale, même s’il est écrit au départ . Son but est d’avoir un impact. C’est un événement propre au spectacle. La performance est indissociable de son avènement. Le texte est un élément de la performance. Acte poétique collectif. Toutefois, comme je l’ai dit plus haut, cette idée de genre n’est acceptée que dans la mesure où l’erreur s’est répandue dans la population. On a donc le devoir de rectifier le tir.

Quand un slameur s’exécute, une sorte d’onde se propage : les jeux de mots se développent et débordent le cadre de la littérature écrite. Ça devient une performance, un exploit sportif, ça suscite l’étonnement et la joie communicatrice. C’est un RAVE de mots : le fait de prendre conscience du glissement du sens et de se laisser glisser avec le performeur suscite un enthousiasme fou. À ce sujet, il est révélateur de souligner que pour Paul Valéry, « l’enthousiasme n’est pas un état d’écrivain ». Et il a raison. L’enthousiasme est l’état de la poésie (et non du poème qui appartient à la littérature écrite), et donc à la portée de tous. Tous ceux qui ressentent ce que glisser (slamer) veut dire – le banal glissement de sens comme dans les jeux de mots – se sentent tout à coup solidaires du slameur. On glisse d’une réalité à l’autre. Métalepse Genettienne, transgression de la convention littéraire de la narration, l’audible (qui désacralise le silence) trompe l’indicible (propre au sacré) différé de la lecture et de l’écriture. Le glissement oral actualise le réel en passant d’une porte (sémantique) à l’autre. Autre métaphore pédagogique : le slameur lance des cailloux à la surface de l’eau pour les faire rebondir. Dans mon texte sur les notes de la gamme , j’arrive à faire 3 rebonds : « Facile de croire qu’on est SOLidaires quand on est LA SI Dociles ». À chaque fois, la foule réagit. Quand j’écris un poème , le rebond n’est pas mon objectif : c’est le caillou qui m’intéresse. Et souvent le poète, au lieu de passer le caillou, le contemple, le frotte sur ses lèvres ou ailleurs et finalement fait quoi de la pierre ?

L’idée à retenir c’est que l’acte du poète et son but sont différents de ceux du slameur, mais chacun contribue à l’augmentation de l’ÉTAT POÉTIQUE PARTAGÉ PAR TOUS – cette liberté totale de débusquer le sens. La différence s’établit aussi dans l’intention : slamer la poésie, c’est obligatoirement collectif. C’est un happening et il appartient à l’oralité. Lu, l’effet qu’il produit est amoindri – demandez ce que les poètes pensent des textes de Grand Corps Malade… La poésie écrite, parfois même oralisée (ex : Festival International de poésie de TR), parle avant tout du JE. C’est un acte solitaire d’écriture, ce qui explique le peu d’intérêt manifesté par beaucoup de poètes pour l’interprétation. Loin de moi l’idée de lutter contre les poètes : j’en suis un aussi. Et comme tout poète qui se respecte, ce qui m’intéresse c’est la critique (du gr. Kritikos, discerner : voir clair). Et à ce chapitre, j’avancerai donc l’hypothèse que les poètes des 25 dernières années ont peut-être sans le savoir travaillé au recul de la poésie en favorisant son cloisonnement à l’intérieur du poème et du phénomène de la littérature, malgré de pieuses manifestations orales et publiques de « poésie ». Je ne dis pas que ce geste fut et est intentionnel : je dis que le courant qui a prévalu chez les fabricants, éditeurs et autres spécialistes du poème, s’il n’est pas le seul coupable du recul de la poésie comme voie royale de connaissance (Aimé Césaire), a quand même largement contribué à soustraire de la place publique la libre activité et l’influence pourtant fondamentale qu’exerce la poésie sur la société en général. Les soirées de poésie attirent difficilement le grand public alors que c’est justement lui qui a besoin de se faire rappeler qu’il possède la merveilleuse faculté de débusquer le sens. Et d’en faire. Et d’opposer à ceux qui décident et qui nomment les choses à sa place, sa propre configuration du monde. Que la poésie ne soit pas une activité de plus dans le registre des activités, mais la pierre angulaire qui organise le sens selon la sensibilité et qui ramène l’esprit désincarné à la trivialité de l’existence et au mystère de la vie, n’est-ce pas le vœu de tous les acteurs de la poésie ? La poésie nous solidarise et nous pousse à agir. Elle doit être au cœur du monde, battre avec lui, à sa mesure, puisque, ironie suprême, elle y est déjà. Je termine sur cette éclairante prise de position de Kenneth White, fondateur de la géopoétique, que l’on peut lire dans La figure du dehors (p.46-47) :

    Si Platon, qui était encore conscient du pouvoir originel de la poésie et se rendait compte du danger que représentait pour la structure de la république le libre jeu de son énergie, adoptait la solution franche de tout simplement bannir les poètes de la cité, les sociétés modernes ont inventé des méthodes beaucoup plus subtiles et tout compte fait plus efficaces. Elles ont […] intégré le poète à la société au titre de « cas spécial », et la poésie à l’idéologie de cette société. La façon dont, à quelques exceptions près, la poésie est « enseignée » dans les écoles, la façon dont elle est ensevelie dans les universités, la manière enfin dont elle est caricaturée partout attestent suffisamment le succès de cette annihilation bienveillante. Si vous ajoutez à l’escamotage quasi systématique de la poésie le fait que vivre poétiquement, ce qui ne veut pas dire en « artiste bohème », est dans l’état actuel des choses extrêmement difficile, et que peu sont tentés par de telles difficultés, personne ne s’étonnera de constater que la poésie n’est pas un élément moteur de notre monde et qu’elle est socialement, culturellement inopérante. Et pourtant élément moteur et force essentielle, voilà bien ce qu’est la poésie.

    La figure du dehors, Grasset, p. 46-47.

L’incidental en bref (Conférence CEULA -1)

    Cet exposé-essai est la première partie d’une adaptation de la conférence que j’ai prononcée le 22 mars 1994, dans le cadre des conférences-CEULA à l’Université Laval. Elle est empreinte de débordements propres à l’étudiant en recherche et en révolte, mais elle a le mérite d’illustrer, même maladroitement, ce que je pressentais à l’époque, sans connaître le slam, de l’importance de l’impact et de celle qu’il y a à faire la distinction entre le poème, le poète et la poésie

Les sociétés contemporaines ont marqué les activités, les échanges et les rapports entre les hommes, du sceau de la sacro-sainte économie. L’espace du lucratif augmente sans cesse ainsi que ses impératifs avec son lot de misères pour les exclus et la santé de la planète. Il reste bien peu de choses qui n’aient connus ou subis une modification insidieuse qui le contraint dorénavant à chercher le fric ; l’art n’y a pas échappé.

Il est vrai que les artistes, ayant besoin de soutien, ont toujours côtoyé le pouvoir et la pensée commune. Plus un artiste est populaire, plus son œuvre se vend ; plus elle se vend, plus on dira que l’artiste est bon. L’idée commune veut aussi que l’artiste soit en quelque sorte un original – un énergumène que l’on traite comme tel lorsqu’il échoue effectivement à s’attirer la bonne fortune – un être sensible, blessé, bref un être à part qui évolue selon ses balises à lui. Qu’il puisse, au moyen de son art prospecter la connaissance et proposer des solutions d’ordre politique, voilà qui frise le ridicule. Quand on invite l’artiste à des talk-show, c’est uniquement pour en savoir plus sur lui – cela ne déborde guère la sphère du spectacle de toute façon. À l’occasion, il offre une courte performance, et tout le monde est content.

Dans l’optique incidentale, les arts, notamment ceux du langage (qui diffèrent des autres puisqu’ils jouent sur un matériel déjà codifié, utilisé par tous, et dont l’impératif de production de sens demeure incontournable) occupent une place centrale. L’art, qui engage la sensibilité de l’être et dont le produit n’a de sens que pour les êtres humains (un écureuil n’est apparemment pas sensible aux charmes des natures mortes, sauf si elles sont comestibles…) est une clef fondamentale pour comprendre non seulement notre rapport, mais notre place et notre raison d’être en ce monde. Que l’art soit souvent confiné aux divertissements (où il rivalise aux côtés des sports, du tourisme, etc.), alors qu’il l’angle le plus complet pour appréhender la totalité de la réalité, me semble assez symptomatique du cul-de-sac où notre société de consommation nous entraîne.

    Les mots des vrais poèmes vous donnent plus que des poèmes. Ils vous donnent de quoi former vous-mêmes des poèmes, des religions, une politique, la guerre, la paix, votre conduite, l’histoire, des essais, votre vie quotidienne et tout le reste.

    Walt Whitman, Chant de Celui qui Répond, Strophe II

La pensée incidentale propose de saisir la réalité par sa conséquence sensible. Une vision qui repose sur une compréhension de la réalité globale plutôt que sur les exigences d’un système social. L’homme, par son intelligence, sa sensibilité et son corps n’est plus une entité en lutte pour la survie : il est le carrefour ontologique d’un projet terrestre qu’il doit mener à terme. Déchu de son trône de gloire en haut de la chaîne alimentaire, il n’est ni plus ni moins qu’un organisme en transition, une cellule dans le grand corps du vivant, avec une fonction et un rôle à jouer. Solidaire, il s’efface pour mieux pénétrer le mystère du monde. De maître du monde, il devient humble créateur de réalité.

Issue d’une réflexion sur le langage et l’art en général, l’Incidental s’élève contre la récupération du fonds humain par le pouvoir. Elle remet à l’homme la libre gestion de ses actes, envers lui-même et les autres, en refusant le seul jugement intellectuel : si la sensibilité n’est pas le fer de lance de notre outil de compréhension des choses, nous sommes perdus.

Car il y a péril en la demeure : outre quelques demeurés qui louchent sur leur nombril, la plupart des gens reconnaissent l’urgence d’agir pour changer la situation globale à l’échelle des quartiers, des villages, mais aussi à l’échelle mondiale, notamment sur le plan environnemental. Mais pour y arriver, il faudra plus que des politiques (qui sont lentes), il faudra que les hommes changent au quotidien, ce qui signifie qu’ils devront changer leur point de vue à l’égard de leur consommation, de leurs activités et, forcément, des idées qu’ils entretiennent sur eux-mêmes et leurs semblables. En ce sens, l’art est plus utile que n’importe quelle philosophie, que n’importe quel parti politique, car il ouvre la porte de tous les possibles, engage au maximum la sensibilité dans l’œuvre et enseigne à celui qui le pratique que la vie va bien au-delà de ce qu’un système social attend de lui. L’engagement de l’artiste est complet, il mobilise tout son être et il est a-dogmatique, personnel, original. L’art ne s’impose pas, il agit. Quand une société hisse au pinacle de la gloire des artistes, c’est signe qu’elle n’a rien compris à l’art. Il n’y a pas de bons ou de mauvais artistes, de grands ou de petits : tout le monde est artiste s’il avance artistiquement dans la vie, c.-à-d. qu’il se laisse guider par sa sensibilité, qu’il prospecte du nouveau et qu’il cherche au-delà des apparences. Si nous écoutions mieux notre sensibilité, l’art de masse nous laisserait de glace, les idoles, de marbre. Notre intérêt serait tourné vers la prochaine découverte, non vers la répétition du même. Les discours communs nous ennuieraient, les publicités se révéleraient inefficaces, on ne pourrait nous enrôler dans aucune religion ni aucune armée.

La pensée incidentale s’élève donc contre l’art de divertissement – qui n’est autre qu’un passe-temps raffiné (et encore). Il ne s’agit pas de railler les artistes qui travaillent auprès des défavorisés du monde. Changer les idées d’enfants ayant vécu la guerre en utilisant l’art de divertissement, c’est le détourner. Utiliser l’art pour guérir est aussi permis. En fait, il s’agit de renverser la vapeur : l’art est une idéologie qui n’en sert aucune. Le divertissement, le mot le dit déjà, c’est divertir, changer le tracé initial, faire oublier, aider à s’évader. Un artiste devrait vouloir tout le contraire : incruster, renforcer, maximiser dirais-je, la sensation d’exister.

Urgence et validité de la poésie (Conférence CEULA -2)

    Cet exposé-essai est la deuxième partie d’ une adaptation de la conférence que j’ai prononcée le 22 mars 1994, dans le cadre des conférences-CEULA à l’Université Laval. Elle est empreinte de débordements propres à l’étudiant en recherche et en révolte, mais elle a le mérite d’illustrer, même maladroitement, ce que je pressentais à l’époque, sans connaître le slam, de l’importance de l’impact et de celle qu’il y a à faire la distinction entre le poème,  le poète et la poésie (cliquez sur “conférence” pour les les autres extraits).

Je vous salue, vous qui lisez ces lignes où la parole est suscitée plutôt que prise.  Distinction qui s’impose, puisque la parole reste pour moi, sinon autonome, du moins spécifique – et je ne suis pas certain que l’idée de la maîtriser nous amène, un jour, à la découverte de perspectives inédites.  On ne maîtrise que ce que l’on domine, ou, si vous préférez, que ce que l’on connaît.  Or, s’il existe un apport essentiel de la poésie, c’est justement cette propension à « prospecter l’inconnu », le non-dit, le non-fait, sans jamais le conquérir.  C’est aussi, et surtout, cette facilité qu’elle a d’édifier de l’être à son objet un rapport toujours neuf ; en quoi elle demeure une discipline de l’esprit, et du corps, plutôt qu’un passe-temps rêveusement qualifié d’artistique et de littéraire.

Je salue votre présence, lecteur ou lectrice, en vous remerciant plus particulièrement de favoriser l’occurrence d’une tentative, car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une tentative de s’ouvrir, « de  s’espacer », dirait Kenneth White, à l’intérieur (et à l’extérieur) du lieu restreint où surnage, aujourd’hui, la poésie. Du lieu, aussi, qui est le mien : celui de la pratique de la poésie et du poème.

Parce que la poésie, la mise en garde n’a rien de nouveau, est singulièrement menacée. De l’extérieur, d’abord, on comprend pourquoi : régnant apparemment sur l’émotivité et sur la subjectivité, deux motivations qui sont à la source des hégémonies, la poésie semble fraterniser, dans l’ordre rationaliste, avec les tares de l’espèce humaine.  Permettre son activité, n’est-ce pas, en contrepartie, une manière de promouvoir le désordre, le chaos et la destruction?  Que dire de ces poètes, qui communard, qui anarchiste, qui malfrat, et qui vagabond ; que dire de leurs poèmes, qui sentent la poudre dansant au-dessus des barricades, le plomb fondu dévalant la gorge et qui promettent un ordre nouveau, comme le phénix, renaissant des cendres de la société bourgeoise ?  Un nouvel ordre poétique ?  Qui en voudrait, si ça devait conduire aux bûchers les honnêtes gens, ceux qui gagnent le pain à la sueur de leur front, ceux qui baïonnettes ont, dirait Prévert, ceux qui calculent leurs efforts comme le sportif son temps d’entraînement?  Qui voudrait de ce dés/ordre qui balayerait les fausses démocraties, qui réduirait à rien les abstractions dont raffolent les médias et le gouvernement, qui rejetterait dans le nul, et le non-avenu, toutes ces constructions mentales contre lesquelles le fait même d’exister n’est qu’un présupposé théorique parmi d’autres ? Qui en voudrait ? je laisse à votre imagination, le soin d’y répondre.

Mais la poésie est aussi menacée de l’intérieur, cela dit, sans aucune paranoïa, et sans que l’on croit, non plus, que je suis l’élu chargé de la défendre.

Lorsque ceux qui la pratiquent, qui la lisent ou qui l’enseignent refusent à l’activité poétique une incidence à l’extérieur de la littérature ; lorsqu’on met des gants pour reconnaître la présence de la poésie dans le poème ; lorsque ceux-là voient dans le poème une anti-communication, un mode particulier de la subjectivité, un travail purement langagier, esthétisé, à quoi l’on concède à peine la vertu de « renouveler la langue » ; lorsque l’on prend le poète pour un artiste travaillant sur un matériau d’expression ; lorsqu’on lui attribue la négation de l’arbitraire du signe, et qu’on l’imagine, nommant les arbres, voltigeant de branche en branche ; lorsque parlant de poésie, on parle de poème ; parlant de poème, on parle de texte littéraire ; parlant de littérature, on parle d’art ; et parlant d’artiste, on parle de poète, rien d’étonnant à ce que, dans cet imbroglio, soit refusé à l’activité poétique le titre de « voie royale de la connaissance ».

Le résultat de cette confusion et de cette nonchalance intellectuelles est la claustration de la poésie, le retrait pur et simple du rôle qu’elle doit pourtant jouer à la table des enjeux de l’heure. L’incidence de la poésie, comme voie de connaissance, la poésie comme ouverture pan-existentielle, qui ne trouve pratiquement aucun appui chez ceux qui font, lisent, enseignent ou analysent les poèmes, reste à peu de chose près, totalement nulle.

Kenneth White, avec le ton qui lui est propre, résume, mieux que moi, cet état de chose :

    Si Platon, qui était encore conscient du pouvoir originel de la poésie et se rendait compte du danger que représentait pour la structure de la république le libre jeu de son énergie, adoptait la solution franche de tout simplement bannir les poètes de la cité, les sociétés modernes ont inventé des méthodes beaucoup plus subtiles et tout compte fait plus efficaces.  Elles ont inventé des théories psychologiques, essentiellement de deuxième ordre même quand elle sont brillantes, qui leur permettent d’intégrer le poète à la société au titre de « cas spécial », et la poésie à l’idéologie de cette société.  La façon dont, à quelques exceptions près, la poésie est « enseignée » dans les écoles, la façon dont elle est ensevelie dans les universités, la manière enfin dont elle est caricaturée partout attestent suffisamment le succès de cette annihilation bienveillante.  Si vous ajoutez à l’escamotage quasi systématique de la poésie le fait que vivre poétiquement, ce qui ne veut pas dire en « artiste bohème », est dans l’état actuel des choses extrêmement difficile, et que peu sont tentés par de telles difficultés, personne ne s’étonnera de constater que la poésie n’est pas un élément moteur de notre monde et qu’elle est socialement, culturellement inopérante.

    Et pourtant élément moteur et force essentielle, voilà bien ce qu’est la poésie.

La figure du dehors, Grasset, p. 46-47.

Élément moteur, « cause d’action, motif déterminant » et force essentielle, « énergie, vigueur nécessaire, indispensable, capitale ».  Donc : « Motif déterminant l’énergie fondamentale », telle est la poésie.  Un état de la relation, un état en recherche. L’état, c’est ce qui relève de l’être : un état d’être à un moment donné.  Une modalité structurellement invariable, modalement variable.  Un état en circonstances.  Un carrefour ontologique et relationnel, une présence en fonction de, un «corps électrique», «un orage de l’être».  Un état mouvant, une dynamique, une kinésie, ou mieux : une kinesthésie, une perception consciente, délibérée, de la position et du mouvement, qui est toujours protokinesthésie : « perception du mouvement accomplie pour la première fois ».  Possible par et dans les mots, dans la mesure où les mots ne sont pas appréhendés comme un matériau d’expression. À la condition, que ces mots n’entretiennent aucun rapport avec l’abstrait de la langue, mais plutôt avec son expérience concrète, qui est conséquence d’une rencontre, en soi, de l’Ego et de l’Alter, et que cette rencontre, forcément inédite, traverse l’inconnu qu’elle a instauré, et non interrogé.

L’image spécifiant le mieux l’état de la poésie est celle de la comète : son noyau, ou sa tête, est en quelque sorte l’être poétique en recherche, alors que les poussières de sa chevelure, sont actions, poèmes, attitudes, ou autres. L’être poétique est élan vers la chose, élan qui le rend passible de coalescence.  Il ne cherche pas à soumettre, il ne cherche pas le pouvoir, mais la sensation, l’érotisme de l’esprit, avec l’espoir d’intensifier son rapport au monde, de le traverser, d’en explorer les zones obscures.  Pourquoi ?  pour connaître, connaître librement, le soi et l’autre, sans les écraser sous sa botte, sans les compartimenter, les réduire, les relativiser, les enchaîner, les utiliser, les détruire ; connaître sans intention et sans visée, connaître maintenant les virtualités de l’homme qui reste à venir, les éprouver dans sa chair-esprit, comme preuve d’humanité, simplement pour témoigner de sa présence et de celle du monde. Voilà qui cadre bien avec l’urgence environnementale de notre époque.

Poésie et connaissance : la poésie comme incidentalité (Conférence CEULA -3)

    Cet exposé-essai est la troisième partie d’une adaptation de la conférence que j’ai prononcée le 22 mars 1994, dans le cadre des conférences-CEULA à l’Université Laval. Elle est empreinte de débordements propres à l’étudiant en recherche et en révolte, mais elle a le mérite d’illustrer, même maladroitement, ce que je pressentais à l’époque, sans connaître le slam, de l’importance de l’impact et de celle qu’il y a à faire la distinction entre le poème,  le poète et la poésie.

La poésie n’est pas le poème.  Elle y trouve un lieu privilégié, elle s’en nourrit, mais ne s’y réduit pas.  Comme la philosophie ne se réduit pas aux systèmes élaborés par les philosophes.  L’hypothèse, ici, est que la poésie, qui n’est ni l’art, ni la philosophie, ni la littérature, constitue un mode de connaissance intrinsèque, je dirais « immédiat », « donné », de l’homme.  Elle est ce qui le spécifie, ce qui le révèle. La poésie, écrivit Novalis, « met en mouvement le fond de l’âme ». Pourquoi la poésie, plutôt que l’art, la philosophie, ou la science – lesquels, à ce que je sache, ne sont pas le lot des crapauds-taureaux ?  Parce qu’elle soumet la langue, non pas aux exigences de la pensée, ni à celles de l’imaginaire, mais à l’expérience du monde, immédiatement, non historiquement.  L’histoire est l’affaire du poème, l’histoire de sa tradition.  Elle doit être interrogée.  C’est le lot d’une vie. Mais la poésie, pour n’avoir pas d’histoire, n’est pas pour autant contre elle.  Et si histoire elle a, ce ne peut être que celle du corps humain, de ses sensations ; l’histoire de ses perceptions, de ses états, réactualisée chaque fois qu’un être humain vient au monde.  Un nouveau carrefour sémantique et empirique ouvre les yeux, voit le jour, se tient debout : la poésie naît, à chaque instant, pour la première fois.  Le chemin qui, partant de ce point réel, trouve le poème à l’une de ses courbes, c’est celui du poète ; la poésie, elle, pour reprendre une comparaison usée, continue comme la vie.

Poésie comme connaissance de la vie, comme poïen, fabrication.  La poésie : une fabrique de l’Existant. Pas plus que l’énergie vitale, la poésie ne peut être arrêtée dans son mouvement, figée dans le poème, placée sous tutelle, fusse celle, complaisante, de la littérature. La poésie est donc une intervention : une intervention par l’homme sur l’homme, un mouvement qui anime nos existences.  Une intervention qui est non-intervention sur l’empire du réel, puisque, à justement parlée, elle n’a d’occurrence que par et pour des humains.  C’est dans le sens de cette intervention que l’on peut dire qu’à l’image de la poésie qui spécifie l’homme, la spécificité de la poésie est son incidentalité, son impact (slam) sur le mouvement des existences qui n’a de sens et de valeur, je le répète, que pour celui ou celle qui l’éprouve en cours de route, de son propre chef, ou à travers les autres.

Incidence de la poésie sur le poème ; incidence de l’homme, pour l’homme.

Incidence.  Non conséquence.  Ou alors « conséquence » dans l’optique gauvréenne, empruntée à Borduas, que « la conséquence est plus importante que le but ».  Une réappropriation de l’abstraction par le concret.  Qui a sa pertinence.  Sa nécessité.  Et sa difficulté. Fernand Ouellet écrivit à ce propos : « Pour l’Occidental, l’un des obstacles majeurs à la  “compréhension” de la poésie […] réside précisément dans sa conception de la connaissance telle qu’elle a été explicitée depuis les Grecs par la philosophie et les sciences ».  Conception qui fonde le vrai, l’objectif, en fonction de sa méthode rationnelle.  Plutôt que la sensation du monde, elle propose son expérimentation. Fâcheux postulat. Parce qu’une fois expérimenté, le monde tient entre nos mains : nous avons alors tout le loisir de le transformer parce que nous le connaissons, ce qui revient à dire que nous le possédons. L’observation de l’homme rationnel n’est pas neutre, son désir de compréhension n’est pas désintéressé, il a un but : celui de vaincre-connaître les phénomènes qu’il n’a pas encore compris. D’où l’idée de pouvoir, l’idée de maîtrise et de puissance ; d’où l’institutionnalisation, par le pouvoir, d’une méthode qui le sert, et dont il récupère les fondements dans une idéologie qui le maintient.

Pénétrant la connaissance générale, le virus contraint aujourd’hui le chercheur à se rendre maître de son objet.  Puis de le vendre, à la criée. C’est la foire des commerçants, l’étal de la culture, où pendent les données historiques et immédiates de notre savoir, un étal auquel on doit grapiller, si l’on souhaite se faire une bonne tête officielle. D’où la notion pédagogique « d’instrumenter l’étudiant à la compréhension de son monde », qui ferme les yeux sur la fornication de la connaissance et de la conquête. Que cette impulsion militaro-sportive, bâtarde de la raison, axée sur la performance et l’excellence au combat, se proclame la championne de la connaissance, par l’imposition de ses recherches, de ses méthodes et de sa rigueur comme étant la recherche, la méthode et la rigueur, en-dehors desquelles toute connaissance de l’objet n’est pas et ne peut pas être sérieuse, méthodique et rigoureuse doit, c’est une question de survie, être contestée. La connaissance n’est pas du même ordre que le pouvoir. Un livre n’est pas du même ordre que la roche sédimentaire. La poésie, qui traverse les poèmes, les vies, est aussi, et surtout, quête de connaissance.

Bonnefoy : « Poésie, on n’accepte ce mot, depuis quelque trente ans sinon plus, que pour autant qu’il désigne une activité d’écriture qui, reconnaissant l’arbitraire fondamental du signe par rapport aux choses de ce monde, va dans le sens de cet arbitraire, faisant craquer dans la phrase ce qui prétendrait représenter authentiquement un objet du dehors des mots ou à formuler une vérité indépendante du texte.  Que le poème sache, avec des moyens qui lui seraient propres, élaborer une connaissance, voilà qui est démenti. » (p. 254-255, Entretiens sur la poésie, Mercure de France.)

L’incidence de la poésie propose non une méthode, mais un état.  Qui a sa rigueur.  D’autant plus qu’il engage ce qu’il y a de plus fondamental en nous.  Un état en recherche, qui n’a pas la prétention de dominer ou de conquérir son objet, mais qui soutient pourtant le connaître, d’une manière qui échappe, sans doute, mais qui reste précisément valable en ce qu’elle peut « remettre à l’homme » la mesure de son existence, la mesure de ce qui est rêve et de ce qui est réel. Il n’est pas en son pouvoir d’asservir ce qu’elle vise, mais plutôt d’explorer les attitudes devant l’objectif, de saisir immédiatement sans pour autant comprendre, de connaître profondément sans pour autant vaincre, bref, en d’autres mots, d’ouvrir tous les possibles sans jamais choisir, puisqu’il n’y a pas, à proprement parler, de choix.
Par conséquent, l’être poétique qui s’échappe, échappe aussi à la convention, à la récupération, à l’éternel combat des opposés. Il est, au moment où l’on parle de lui, déjà ailleurs : dans nos mains ne subsistent que la chevelure de la comète.

On comprendra maintenant que la pertinence d’une telle recherche, dans l’état actuel de notre société, qui tend, dans la foulée de son histoire, à soumettre l’homme à ses abstractions, le spécifique au général, dans le but implicite du triomphe de la culture sur la nature – comme si l’individu de la fin du deuxième millénaire ne possédait pas autant, sinon plus que ses prédécesseurs, un caractère naturel – ; on comprendra, dis-je, qu’une recherche rigoureuse, non-conquérante, se fasse encore attendre. La poésie n’est rien de plus, ni de moins qu’une praxis du savoir.  Une naissance avec lui. D’où son aspect incidental. Et qui appelle une incidentalité dans la pratique de la poésie et du poème, dans le monde où ces pratiques adviennent.

Cela encourage à une première mise au point :

  1. Que la poésie est l’aspect fondamental de l’homme sur la terre ; qu’elle propose une voie de connaissance, solidaire de cet état ; que cette voie de connaissance intègre une pratique du savoir et de l’existence ; que si cette pratique n’ouvre pas nécessairement sur le poème, le poème, en revanche, ne saurait, en aucune manière, s’affranchir des exigences de la recherche poétique.
  2. Que ce rapport particulier entre poésie et poème, fait de ce dernier, le lieu privilégié de la recherche poétique ; que pour cette raison, l’enseignement et la pratique du poème, demeurent indissociables de la rigueur relative aux voies de la connaissance ; que cette rigueur appelle une réflexion sur la poésie, les arts et la littérature.
  3. Que si la relation historique entre la littérature, les arts et la poésie, n’a pas à être niée, puisque, de toute évidence, elle fut et demeure, il importe toutefois d’en interroger la pertinence.  De se demander, surtout, si cette réduction de la poésie et de la pratique du poème à une modalité artistique et littéraire est vraiment fondée.

Poésie, poème, art et littérature (Conférence CEULA -4)

    Cet exposé-essai est la quatrième partie d’une adaptation de la conférence que j’ai prononcée le 22 mars 1994, dans le cadre des conférences-CEULA à l’Université Laval. Elle est empreinte de débordements propres à l’étudiant en recherche et en révolte, mais elle a le mérite d’illustrer, même maladroitement, ce que je pressentais à l’époque, sans connaître le slam, de l’importance de l’impact et de celle qu’il y a à faire la distinction entre le poème,  le poète et la poésie.

Étudier les rapports, les fondements, et les conséquences de cette relation commanderait, vous vous en doutez, beaucoup plus d’espace que celui dont je dispose.  C’est pourquoi, je me contenterai de susciter des interrogations.

Contrairement à la poésie, il n’y a pas, à première vue, de mode de connaissance appartenant en propre à la littérature.  Ce qui ne veut pas dire que la littérature ne permette pas de mieux connaître, ou de connaître autrement, et que cette manière, à elle, ait aussi sa valeur.  C’est une première spécificité de la poésie.  Et de la littérature. La littérature ne se soucie généralement pas de ses découvertes.  Ce qu’elle propose est avant tout un regard sur le monde, l’homme, et le monde de l’homme.  Un  regard : une distance.  Elle n’est pourtant pas le reflet d’une société, encore moins de ses valeurs ; elle n’est pas une imago, un masque de cire funéraire, que l’on aurait appliqué sur le visage du monde, selon un point de vue particulier.  Elle s’intéresse avant tout à la multiplicité des points de vue.  Elle est seconde, non secondaire. Elle ne délibère à vrai dire pas beaucoup sur l’éthique.  Et si elle refuse l’évidence, c’est pour mieux la reconstruire, ou la déconstruire, dans sa recherche langagière.  Elle est paradoxale, au sens barthien du terme : périphérique à la doxa : la norme, le réel convenu.  La lecture des oeuvres plus ou moins fictives, doit permettre, idéalement, plus qu’une simple jouissance d’un objet esthétisé. La littérature brise le monopole dogmatique à l’intérieur de ses paradigmes.  Elle dépouille le lecteur de ses évidences, en lui communiquant la tension issue de la pluralité des points de vue.  Et, en ce sens, la littérature fait acte de relativisme absolu. Tout dépend, sinon du point de vue, du moins du « comment » des points de vue, en grande partie tributaire d’une sensibilité particulière. D’où une certaine parenté avec l’art.  Une parenté dans une famille élargie, où la littérature serait, non pas la soeur de l’autre, mais sa cousine par alliance. Notamment sur la question des techniques et du matériau. L’intervention de l’art, ce me semble, bouleverse toujours la matière.  Et c’est par elle que l’objet artistique prend son sens. Le bouleversement de la matière sous-entend donc une maîtrise, une performance, une exécution et, par conséquent, l’apprentissage des techniques qui lui soient rattachées, et au terme desquelles un langage s’élabore. Un langage propre à chaque artiste. Un langage propre à chacun des arts. Un langage qui n’est pas la langue, et qui suppose, chez celui qui appréhende une oeuvre, la connaissance de son code.  Particulièrement dans les arts dits « contemporains ». Un langage qui advient hors des langues.  La connaissance de l’anglais d’Amérique, pour exemple, n’ayant rien à voir avec la « compréhension » ou « l’incompréhension » de l’oeuvre de Warhol.

La tentation est grande, partant de ce point, de plaquer à la littérature les impératifs de ce traitement, beaucoup plus patent, en somme, que celui sur les mots.  On connaît tous, certains plus que d’autres, les notions artistiques de fond et de forme, de perspective, de thème, que recoupent, en général, avec les infinies variantes des approches littéraires, ce que l’on entend par esthétisme, en littérature. L’écrivain n’utilise-t-il pas le langage comme matériau d’expression, comme le suggère maladroitement cet intitulé d’un cours de création littéraire à l’Université Laval alors qu’il devrait, à tout le moins, se lire : les mots comme matériau d’expression ?  Et ces mots sont-ils véritablement, pour l’écrivain, un matériau ? Cette conviction a un antécédent célèbre en la personne de Mallarmé.  À Degas qui lui communiquait sa difficulté à écrire des poèmes, alors qu’il disait avoir « beaucoup d’idées », Mallarmé lui répondit : « Mais, Degas, ce n’est pas avec les idées qu’on écrit des poèmes, c’est avec les mots ». Cette formule, toujours citée par des professeurs pour mettre les étudiants dans l’embarras, est pourtant erronée.  Car c’est oublier que le mot est aussi une idée.  Et que c’est justement la concrétion de cette idée, dans son augmentation maximale et tangible, par et dans le mots, qui rend spécifiquement incidental le travail du poète dans la langue.  Incidental, c’est-à-dire : envisagé comme une répercussion sur la spécificité de l’homme.  Par les mots, pour les mots de l’homme. L’écrivain relativise et « contextualise » les mots.  Il en exacerbe l’urgence.  Et il induit cette urgence à l’intérieur d’un monde qu’il élabore.  Un monde dont sa sensibilité-mot-urgence est souvent coalescente.  Une urgence indubitablement destinée à être communiquée. (La fonction de non-communicabilité de la littérature est grave, sans fondement, dictée par un positivisme éculé.) L’écrivain a bel et bien quelque chose à dire.  C’est sa manière à lui « de faire corps avec » qui détermine la littérarité de l’oeuvre.  Sa stylistique, sa rhétorique.

Le poète, lui, et c’est sans doute la raison pour laquelle je rejette sa participation de facto à la littérature, n’a pas une manière de dire, mais un état maintenant, pour toujours éprouvé, et non pas dit.  Un état poétique, non simplement pluriel, mais dialectiquement unique, avec l’unique, avec le pluriel, avec, non pas des choses, mais des présences, des inconnus qu’il traverse, tête la première. Ce n’est pas la manière dont il s’approchera ou ne s’approchera pas de l’objet qui déterminera sa qualité, mais l’intégrité de sa rencontre.  L’intégrité relative éprouvée comme un absolu. D’où la poésie, dans le poème, comme exploration ; d’où le poème comme chevelure de la poésie-comète ; d’où l’éthique, et je pèse ce mot, l’éthique de la poésie, l’éthique et la répercussion de cette éthique sur l’humanité.  Une éthique qui n’est pas une morale.  Une solidarité avec l’énergie fondamentale de l’homme, qui est activité de sa présence ; le mouvement de l’homme, des choses et des présences, rendu intelligible à la sensation.  Essentiellement comme témoignage.

La quête du « bon poème » est donc sans fondement si elle n’effectue pas un détour par la poésie, son impact, son urgence et sa nécessité.  Sur la poésie qui est d’extrême urgence, qui n’a rien de littéraire, qui est, pour moi, vous le savez maintenant, de manière simple et complexe à la fois, la spécificité de l’homme se déplaçant sur la terre.

    Les mots des vrais poèmes vous donnent plus que des poèmes. Ils vous donnent de quoi former vous-mêmes des poèmes, des religions, une politique, la guerre, la paix, votre conduite, l’histoire, des essais, votre vie quotidienne et tout le reste. […] Ils préparent à la mort, pourtant ils ne sont pas la fin, mais plutôt le commencement. Ils n’amènent personne, homme ou femme, au terme de son voyage, ou à se considérer comme satisfait et comblé. Celui qu’ils emmènent, ils l’emmènent dans l’espace pour lui montrer la naissance des étoiles, pour lui apprendre une des significations. Ils l’emmènent pour qu’il s’élance avec une foi absolue, pour qu’il parcoure les cercles sans fin et ne connaisse plus jamais de repos.

    Walt Whitman, Chant de Celui qui Répond, Strophe II

Un poème. Un poème comme la chevelure d’une comète. Le lieu d’incidence maximale de la poésie. Le lieu privilégié de son étude, et, partant, de celle de l’homme.

L’exigence minimale de la poésie et de sa pratique : son incidence (Conférence CEULA-5)

    Cet exposé-essai est la dernière partie d’une adaptation de la conférence que j’ai prononcée le 22 mars 1994, dans le cadre des conférences-CEULA à l’Université Laval. Elle est empreinte de débordements propres à l’étudiant en recherche et en révolte, mais elle a le mérite d’illustrer, même maladroitement, ce que je pressentais à l’époque, sans connaître le slam, de l’importance de l’impact et de celle qu’il y a à faire la distinction entre le poème,  le poète et la poésie.

La poésie et sa recherche sont solidaires d’une espèce d’éthique de l’humanité.  Une éthique de sa sémantique.  Le sens de la vie, le sens de l’homme.  Près du sacré, loin de ses dogmes.

La poésie brise les « trusts mentaux ».  Sa recherche ouvre l’esprit.  Elle le doit, c’est peu dire. La pratique du poème n’a pas, et n’a jamais eu, à satisfaire les impératifs de la littérature ou des arts. L’enseigner devrait être possible.  Enseigner l’ouverture. Des tentatives ont d’ailleurs vu le jour, comme en témoigne le programme de Mineure en création littéraire, offert dans plusieurs universités. Malheureusement, la poésie demeure encore prisonnière de la littérature. Non que son enseignement soit une absurdité. Loin de là : enseigner la poésie sans prendre en charge l’aspect de la création ou de l’invention, et celui de l’ontologie qui la traverse, m’apparaît tout aussi ridicule que d’enseigner la philosophie sans chercher à fonder, chez l’étudiant, les prémices à sa propre pensée.  C’est le comble de l’indécence que le critique fasse impunément du carrefour sémantique et ontologique, qui est le poème, un objet à peine distinct de celui du scientifique.

Idéalement, un cours de création poétique devrait être plus difficile à réussir qu’un cours d’histoire ou d’analyse du poème puisque l’étudiant entre en rivalité, non avec des objectifs scolaires, mais avec l’historicité de la pratique, balisée par les exemples imposants de ses prestigieux prédécesseurs.  Ne pas imiter, mais intérioriser la pratique de Paul-Marie Lapointe est un défi à côté duquel une analyse du Psaume pour une révolte de terre, par exemple, fait figure d’exercice préscolaire. Néanmoins, il importerait de se demander si la création littéraire s’est suffisamment méfiée de son innovation et si elle n’a pas, au contraire, confondue dans son enthousiasme, l’ouverture des possibles avec l’épanchement du n’importe quoi. Et la poésie, pour être de tous les possibles, ne l’est pas de n’importe quoi.

Un poète, comme le témoigne l’histoire, a rarement élaboré des poèmes pour le simple plaisir de les écrire. C’est à cela qu’est confronté le jeune poète ; à l’exigence de son état fondamentalement poétique, à ce que cet état exige de renoncement, d’audace et d’insubordination. Vivre dans l’exigence de la poésie, dans celle du poème.  Si l’on se sent de taille à bomber le torse.  De taille à regarder derrière et à porter en soi les voeux de nos prédécesseurs.  À expérimenter dans la rigueur.  Non pour geindre, non pour se lamenter, non pour exposer en vitrine nos trophées intestinaux, comme c’est trop souvent le cas, hélas. Une poésie à la mesure de l’homme n’a rien à voir avec la fausse humilité des poèmes intimistes. Au Québec, le discours des poètes contemporains évacue la poésie. C’est un sujet tabou.  On craint le retour de la métaphysique, du divin, du sacré, et, par là même, celui des dogmes qui ont emprisonné le poème pendant plus de mille ans.  De même que l’interrogation sur le Soi, coalescent au monde, est rejetée au profit d’un formalisme langagier.  Que ce formalisme se traduise par une déconstruction outrecuidante ou par un dénuement excessivement personnel, le résultat est le même : l’écriture poétique, réduite à une modalité de l’expression littéraire et langagière, se vide de toute espèce d’incidence sur la connaissance, et sur le devenir de l’homme.

Les poètes ne sont pas les seuls responsables de cette « annihilation bienveillante » dont parlait  K. White : l’institution universitaire, qui possède le monopole en matière de crédibilité dans les discours sur le poème, les a grandement sanctionnés, sinon incités, particulièrement, je dirais, depuis l’avènement de la nouvelle critique. Le poème est aujourd’hui mis en vase clos, et l’on pourrait se demander si ce cloisonnement a d’autres vertus, entre les murs des universités, que de justifier l’impressionnant métalangage du critique ;  et si ces critiques savantes pour savants critiques ne sont pas, à leur tour, une défense et illustration du corps professoral. On pourrait surtout demander à celui qui élabore le poème, quels sont les gages que lui verse l’institution universitaire, pour le remercier d’entretenir, par son travail, ses doctes savants. On ne peut plus rien attendre de ce côté. Les poètes, non seulement n’ont pas à s’excuser devant eux, mais ils doivent reconquérir le territoire qui leur a été ravi.  J’ai assez dit, il me semble, l’importance et la nécessité de la poésie et celle de sa recherche. La venue d’un praticien de l’incidental est envisageable.  Un incidentaliste, sans prétention encyclopédique. Il serait au centre d’un jeu de miroirs, réfléchissant, dans les deux sens du terme, ce qu’il est parvenu à saisir de son perpétuel questionnement historique – l’homme sur l’homme – et de sa profonde expérience humaine. Il ne pêcherait que par humanité.

En quelque sorte héritier des libertins du XVIIe siècle – libertins dans le sens d’esprit libéré – il considérerait qu’un carrefour entre son expérience et celle de son histoire lui permettrait de s’élever au-dessus des esprits populaires et mécaniques. Mais, à la différence de ses précurseurs, il ajouterait à cette élévation une chute immédiate : il devrait produire une somme, un objet, ou une action qui, par sa forme et son contenu amalgamés, dépasse, non seulement les enjeux de ces esprits, mais les siens propres. Sa méthode ? Danser nu dans le vide. Se hisser à « deux mille mètres d’altitude » et « contempler les alephs ».  Ou, plus américain, entrer dans « The Unknown », franchir le portail de l’espace et du temps. Il s’agirait avant tout de saisir le monde par sa conséquence, ou la structuration de cette conséquence.  Étreindre l’objet hors temporalité, dans une actualisation immédiate de tous les possibles. D’autant plus que la somme des connaissances interdit désormais l’espoir à l’exhaustivité de l’humaniste. La poésie, savoir parcellaire, fragmentaire, en partie métonymique, qui, se sachant tel, ne peut qu’accueillir l’autre, laisse entrevoir la venue d’une pratique de la connaissance, qui ne soit ni répétitive, ni encyclopédique, mais intelligente, sensible et incidente.  Elle a son rôle à jouer, à condition que lui soit reconnue cette incidence intrinsèque, à condition que cette incidence soit jugée pertinente, essentielle, tout autant, que le point de vue des plus hautes instances de notre société, à condition que cette activité ne soit plus bornée à la case loisir du Monopoly social, qu’elle soit ouverte sur l’homme, non plus uniquement sur la littérature ou les arts, à condition qu’elle ait quelque incidence sur le cours de nos relations interpersonnelles, sur nos orientations sociopolitiques, et sur notre histoire, à condition que cette incidence soit pratiquée dans la rigueur, à condition que les poètes reconnaissent la difficulté, la rigueur et l’urgence d’une incidence de la poésie, à condition que, de manière générale, soit reconnue une spécificité poétique, en-dehors de l’avènement du poème.

La poésie est le premier langage : non le langage originel. L’homme devant la nature, l’homme devant l’homme, la femme devant lui, l’homme devant elle. S’éveiller chaque matin, comme si c’était le dernier jour ; vivre enfin dans ce corps mortel, aimer la finitude, notre lot, notre gloire. La question du sens, enfin, ouverte à tous et non maintenue sous le joug des ponces et des présidents. La terre devant nous, la terre qui s’ouvre, après des siècles d’errances en haute mer.